Remercions donc ses parents qui, même s’ils n’étaient pas marins, l’ont inscrit tous les étés à l’école de voile de Fouesnant Cap Coz dans le fond de la baie de Concarneau. Des bords optimistes, puis des ronds de quatre vingts dans l’eau… Eté après été les voiles qui grandissent, les safrans qui plongent de plus en plus profondément sous la ligne de flottaison. Et puis un jour, il n’a pas quinze ans, on lui propose de devenir aide moniteur. « C’est là que j’ai véritablement découvert la voile. Un monde de partage, de bricolage, d’émulation et le plaisir de la pédagogie… »
D’un coté les cordages rêches et le voiles cartonnées de sel, iode et colle à bois en mélange dans l’atelier, de l’autre le bar de l’école de voile. « Très important le bar ! Capital même. Car c’est là qu’on se frotte aux anciens, que l’on construit sa propre histoire de la marine » On y boit des paroles et des histoires, on y écluse aussi d’autres liquides. « C’est dans cette école de voile que j’ai rencontré Jean-Luc Nelias. On avait le même âge et on appréciait plus la vitesse sur la mer que la descente des bocks de bières. Forcément nous sommes devenus amis… Je me souviens de notre première course de nuit, trempés comme des soupes au rappel dans les filières. Sur le coup nous étions d’accord pour dire que ce n’était pas notre truc… »
Un ami commun construisait un bateau pour la mini transat 81. Une compétition créée quatre ans plus tôt par Bob Salmon, un original anglais, qui voulait lutter contre l’inflation de gigantisme qui frappait alors les courses au large. « On dit que c’est la plus longue des transats car elle se court sur des six mètres cinquante sans assistance. En 83 j’ai décidé de la courir à mon tour. J’ai récupéré un vieux Muscadet (un bateau en contreplaqué) qui dormait dans une vasière près de Concarneau et j’ai commencé à le préparer » Le hasard de l’amitié, ou peut être la chance, va se présenter à nouveau. Michel Desjoyaux, dont le père a créé un chantier naval à Port la Forêt, débarque pour proposer son aide à Roland. Ensemble ils apprennent les techniques, les jauges, la préparation… un ensemble d’expérience et de savoir faire qui forment le socle sur lequel un jeune marin peut espérer s’appuyer pour devenir un navigateur. « Mich était sûrement le plus jeune directeur technique d’un projet de course ! Lui et sa famille m’ont énormément apporté dans l’univers de ce sport qui comporte une grande partie mécanique »
Et le voila parti pour sa première grande traversée en solitaire. 6 jours après le départ, par une nuit de grosse mer, le bateau de Roland retombe sur une bille de bois qui éventre la coque de son Muscadet. L’eau envahit le petit voilier qui commence à s’enfoncer lentement dans les flots. « En mer les émotions sont plus exacerbées que sur terre. Tu es seul dans tes joies et dans ta misère… et quand tu te retrouves en pleine nuit au beau milieu d’un océan qui veut absolument envahir ton petit bateau, tu ne te sens vraiment pas bien. Heureusement on était samedi soir… et j’ai pensé aux copains qui devaient être entrain de faire la fête à La Chaumière à Sainte Marine et je me suis dit que je ne pouvais pas crever ici alors qu’ils s’amusaient » Roland va lutter toute la nuit et le lendemain il est récupéré par un cargo. Quelques jours plus tard il se retrouve à terre avec comme seul viatique un bleu de travail sur le dos. Certains auraient baissé les bras mais Roland rebondit et, appelé par la "bande de la baie", intègre le chantier Multiplast dans lequel se construit le multicoque de Philippe Jeantot.
Un an plus tard, avec la « bande de la baie », il participera à l’installation du chantier CDK à Port La Forêt. En 1984 il fait sa première Figaro « sur un vieux cheval », en 85 il gagne avec Jeantot le tour de l’Europe et dans la foulée il embarque sur le 25 mètres de Tabarly pour courir la Whitbread, course autour du monde en équipage. « Eric m’a apprit à être bien en mer. Et c’est pendant ce tour du monde que j’ai eu la confirmation que je voulais devenir un navigateur professionnel » Lors d’une escale en Nouvelle Zélande, il retrouve Bob Salmon (le créateur de la mini transat). Il se présente et tente de lui raconter son naufrage… mais l’anglais de Roland ressemble plus à du baragouinage qu’à une langue vivante et il n’arrive à dire à Bob que « I have lost my boat ». Raide comme un piquet, un verre de whisky à la main, Bob le regarde un instant puis lance : « Haow… tu devrais faire plus attention à tes affaires mon garçon » Neuf mois plus tard il est de retour à Port La Forêt sans autre projet que le désir de repartir en Nouvelle Zélande, pays dont il est tombé amoureux, pour y faire du surf. « Mes copains du chantier de CDK m’avaient gardé une place à bord du trimaran de Jean Le Cam. Et plutôt que de partir je suis resté construire le premier Formule 40… » Entre chantier et course au large, Roland se construit un palmarès : champion d’Europe et du monde en skipper de formule 40 en 89 et 90, Transat Jacques Vabre 95 et 2001, transat AG2R en 94, Route du Rhum en 2006… il traverse aussi des orages avec un abandon dans le Vendée Globe en 2005.
Abandon aussi dans le Vendée Globe 2008-09, et pourtant la course a été belle. Roland Jourdain est le seul à tenir le rythme imposé par Michel Desjoyaux en tête. Le 9 janvier 2009 il heurte un mammifère marin qui endommage la quille et la structure de son bateau. Il réalise alors une réparation de fortune, qui lui permet de rester en course et de conserver sa seconde place au classement. Le 29 janvier il perd sa quille, mais sans chavirer. Toujours en course, il parcourt 600 miles en direction des Açores avant d'être contraint à l'abandon le 2 février par les conditions météo.
En Novembre, Bilou part à l'assaut de la Transat Jacques Vabre 2009 aux côtés de Jean-Luc Nélias. Les deux compères réalisent une bonne première partie de course, mais doivent effectuer un pit-stop aux Açores à cause d'une voile déchirée. Le tandem prend au final une honorable sixième place.2010 sonne déjà comme l'année du renouveau. Avec son nouveau bateau, Roland s'apprête à défendre bec et ongle son titre lors de la prochaine Route du Rhum - La Banque Postale. Aujourd’hui père de famille et champion reconnu, il a appris à prendre soin de ses affaires et a décidé de peindre son bateau en rouge. Le rouge de Veolia Environnement.
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